L’histoire de Steve : une lettre ouverte à ma famille des services d’urgence
« Partage-le, ne le porte pas » – Mo Bro Steve Farina
Un pompier comptant 30 ans de service raconte ce qui s’est passé lorsqu’il a pris une pause, affronté ses traumatismes et amorcé son parcours vers une meilleure santé mentale.
Le 14 mai 2019, le jour où j’ai décidé de prendre une pause et de suivre le Program de résilience pour les premiers répondants. J’étais arrivé à un point dans ma vie où j’avais besoin de faire le bilan de plus de 27 années au service des incendies. Cela comprenait tous les appels traumatisants auxquels j’avais répondu au cours de ma carrière, ma vie avant le service des incendies, ainsi qu’un problème de santé mentale et une épreuve personnelle que je traversais et qui rendaient mon bagage émotionnel trop lourd à porter. Je ne m’attendais pas à ce que les trois jours et demi suivants changent ma vie et m’amènent à accomplir l’un des travaux les plus difficiles que j’aie jamais faits.
Je n’entrerai pas dans les détails du processus et du program, mais je peux te dire que c’est tout simplement extraordinaire. Le courage des hommes et des femmes qui ont participé avec moi pendant ces trois jours et demi, les émotions à vif, le travail difficile. Le tout habilement encadré par deux de mes médecins favourite, qui ont accompagné un groupe de huit pompiers dans des endroits assez extraordinaires, mais aussi très sombres. Ce fut une expérience profondément marquante qui m’a rempli d’humilité. Elle m’a sauvé la vie et l’a transformée! J’ai ressenti une fierté si intense qu’elle m’a gonflé le cœur et bouleversé l’esprit, car c’est quelque chose que nous avons créé ensemble, pour nous et par nous, en partenariat avec l’organisme sans but lucratif Blueprint et la British Columbia Professional Fire Fighters’ Association.
Le courage, la force et la vulnérabilité des participants étaient une véritable source d’inspiration. C’était un espace sécuritaire où nous pouvions raconter nos histoires. Mettre les traumatismes par écrit, travailler en groupe et réfléchir individuellement. Toutes ces expériences ont créé un groupe extrêmement soudé. Ajoutez à cela un peu de psychoéducation, des techniques d’ancrage, une attitude sans jugement, beaucoup de câlins et bien des larmes. Un lien sacré et indestructible s’est formé. Une proximité entre hommes qu’on voit rarement. J’en suis ressorti à vif et épuisé, mais rempli d’espoir. Je me suis senti écouté, je me suis senti reconnu. Ce program m’a aidé à libérer des choses que j’avais enfouies au plus profond de moi pour me protéger, pour apaiser la douleur afin de pouvoir continuer. Ce que j’ai compris, et ce dont je suis profondément reconnaissant, c’est que j’ai eu l’occasion de déposer mon sac à dos qui débordait, de mettre un genou à terre. De me délester, de faire le point, de comprendre pourquoi je suis la personne que je suis aujourd’hui.
Comme la plupart des premiers répondants, nous sommes exposés à une quantité énorme de traumatismes au cours de notre carrière. La tragédie, le deuil, les pertes de vie, les côtés les plus sombres de l’humanité et de la société. Nous n’avons jamais été préparés à ce que nous allions voir ou vivre. Les images, les odeurs, les bruits, les cris. Aucune formation, aucune sensibilisation pour nous préparer à ce qui nous attendait.
Au fil des ans, j’ai perdu le compte des morts. Dans ces professions, le bilan humain est lourd. Cela m’a profondément changé. A changé ma façon de voir les choses. A renforcé ma conscience de la mortalité et de la fragilité de la vie. On est là un instant, puis on disparaît. En un clin d’œil, en un claquement de doigts, tout s’éteint. J’ai accueilli ce changement en moi. J’ai accepté que c’était le prix à payer pour entrer dans le monde des premiers répondants.
J’ai apparemment réussi à classer soigneusement chaque appel, chaque intervention d’urgence traumatisante dans le Rolodex intérieur de mon esprit. Tant d’histoires mises de côté. Certaines refont facilement surface lorsque je replonge dans mes souvenirs, ravivées par les récits d’autres premiers répondants, d’autres incidents semblables, d’autres odeurs et d’autres sons. D’autres sont enfouies plus profondément dans mon inconscient, dissimulées derrière des murs d’acier, parce que la douleur est trop vive, le souvenir trop brut, encore inexprimé et irrésolu.
Au fil des ans, mon Rolodex s’est bien rempli et mon sac à dos est devenu trop lourd. Ce fardeau avait commencé à affaiblir mon âme, mon espoir, ma force. Je me suis parfois demandé si les traumatismes que j’ai vécus, la souffrance dont j’ai été témoin et le bagage émotionnel que je n’ai pas encore réussi à surmonter m’avaient coûté des relations. Ce que je crains le plus, c’est de perdre ma fille. De ne pas pouvoir être là pour elle, être fort pour elle. Je suis reconnaissant d’avoir maintenant l’occasion de prendre des mesures pour guérir, grandir, me délester et me libérer du chagrin et des pertes du passé. Perte de l’innocence, perte de la foi.
Je sais pertinemment que la façon dont un incident d’urgence traumatisant m’a affecté au début de ma carrière comme premier répondant est très différente de la façon dont il m’affecte aujourd’hui. 26 ans de travail par quarts, 31 ans comme pompier. La vie. Le travail. L’amour. La perte.
Alors, à vous tous, les premiers répondants, ainsi qu’à toute personne qui souffre, je dis ceci : n’attendez pas, de l’aide est disponible. Ce program m’a remis sur une trajectoire saine, qui m’a permis de passer de la survie à l’épanouissement au cours des années qui me rapprochent maintenant de la retraite. Je serai toujours reconnaissant d’avoir vécu cette expérience. Merci aux médecins, à Blueprint, à Movember, à toutes les personnes qui ont déjà participé et qui sont maintenant des porte-parole dans le milieu des premiers répondants, contribuant ainsi à changer la culture et à promouvoir une bonne santé mentale! Je vous laisse sur ces réflexions : parlez-en plutôt que de porter ce fardeau, et prendre soin de soi, ce n’est pas égoïste!
Sincèrement,
Steve Farina





