Une conversation avec la Dre Judy Chu sur la masculinité et l’humanité

Des hommes en meilleure santé sont essentiels à la création d’un monde en meilleure santé.
La Dre Judy Chu, présidente du comité consultatif sur la santé des hommes de Movember, discute de la santé des hommes.
À l’occasion de la Semaine de la santé des hommes, nous nous sommes entretenus avec la Dre Judy Chu, chargée de cours en biologie humaine et membre affiliée du Clayman Institute for Gender Research de l’Université Stanford, pour discuter de la santé des hommes, de l’incidence des messages véhiculés par la société au sujet du genre sur les garçons et les jeunes hommes, ainsi que des répercussions de leur développement sur l’ensemble de la société. Voici ce qu’elle a généreusement partagé avec nous.
Ce qui a généralement été perçu comme étant dans la nature des garçons et des hommes reflète en fait leur socialisation et leur adaptation à des constructions sociales du genre qui présentent la masculinité et la féminité comme des opposés mutuellement exclusifs, et qui les amènent à dévaloriser et à nier les qualités associées au féminin. Cela comprend toute leur gamme d’émotions ainsi que leur capacité et leur désir d’établir des relations, qui sont perçus de façon stéréotypée comme des faiblesses « féminines », mais qui constituent en réalité des forces humaines essentielles à la santé et au bonheur des garçons et des hommes. Au fil du temps et dans les cas extrêmes, les compromis que nous faisons pour nous conformer aux conceptions étroites du genre de notre société peuvent nuire à notre expression et à notre acceptation de soi, et entraîner des formes de rupture qui peuvent nous amener à faire du mal à nous-mêmes, aux autres et à notre planète.
Obstacles auxquels font face les garçons et les hommes
L’un des obstacles auxquels se heurtent la plupart des garçons et des hommes est l’attente selon laquelle ils doivent prouver leur masculinité. Cette attente repose sur l’idée qu’ils ne sont pas à la hauteur tels qu’ils sont et qu’ils doivent donc devenir davantage ou devenir quelqu’un d’autre pour être considérés comme dignes d’estime et d’amour. De plus, on les amène à croire qu’il n’existe qu’une seule bonne ou meilleure façon d’être un « vrai » homme. Pourtant, comme l’a souligné Joseph Pleck, professeur en développement humain et en études familiales, dans son livre Le mythe de la masculinité (1981), cet idéal masculin étroit — qui se centre sur la force physique, le stoïcisme émotionnel, une apparence d’autosuffisance et la domination hétérosexuelle — est en fin de compte impossible à atteindre. Personne ne peut réunir toutes ces caractéristiques, dans toutes les situations et à tout âge. Par conséquent, les garçons et les hommes qui estiment qu’il est important de se conformer à cet idéal sont condamnés à poursuivre une image de la masculinité qu’ils ne pourront inévitablement jamais atteindre. De plus, ils doivent continuellement prouver leur masculinité, qui demeure précaire dans ces conditions, puisqu’ils peuvent à tout moment être « rappelés à l’ordre » par n’importe qui s’ils s’écartent de quelque façon que ce soit de ces normes.
Tout repose sur les relations
Les recherches sur les nourrissons montrent que tous les êtres humains naissent avec une capacité fondamentale et un désir profond de nouer des relations étroites et émotionnellement intimes. Les êtres humains sont des êtres relationnels, et nos vies et nos expériences sont indissociables de nos relations interpersonnelles, ainsi que des cultures et des sociétés qui nous sont propres. Nous développons notre identité, nos valeurs et nos croyances non pas de façon isolée, avec la simple possibilité d’avoir des relations, mais bien à travers et au sein de nos relations avec les autres et le monde qui nous entoure.
Crise des liens sociaux
Les messages véhiculés par la société et les pressions qui poussent à se conformer à des conceptions étroites du genre peuvent influencer la façon dont les garçons et les hommes s’investissent dans leurs relations. Même s’ils souhaitent créer des liens significatifs avec les autres et sont motivés par leur désir d’appartenance, les garçons et les hommes apprennent à se protéger contre les moqueries et le rejet possibles en se conformant aux normes collectives et culturelles en matière de behaviour masculin. Cette posture masculine peut les aider à s’intégrer (ou du moins à ne pas se démarquer), mais souvent au prix du sentiment d’être véritablement vus, connus et acceptés. Autrement dit, le processus de socialisation qui amène les garçons et les hommes à devenir de « vrais » garçons et de « vrais » hommes peut les couper d’eux-mêmes et des autres. Comme l’explique Terrence Real, auteur de Je ne veux pas en parler : surmonter l’héritage secret de la dépression masculine (1997), lorsqu’on prend l’ensemble des qualités humaines, qu’on les divise en qualités masculines et féminines, puis qu’on affirme que seuls les hommes peuvent être masculins et que seules les femmes peuvent être féminines, tout le monde y perd.
Dépasser le statu quo
Depuis au moins quatre décennies, nous savons que le maintien du statu quo ne répond pas adéquatement aux besoins des garçons et des hommes. Nous comprenons même bon nombre des causes des problèmes auxquels ils font face et avons mis au point des solutions fondées sur des données probantes qui peuvent atténuer leur souffrance. Par exemple, si la rupture des liens — ce que Niobe Way, professeure de psychologie du développement, décrit comme une crise des liens sociaux (2018) — contribue à la hausse des taux d’anxiété, de dépression, de solitude, de violence et d’autres problèmes semblables, alors les campagnes et les programs qui favorisent et facilitent la création de liens — comme ceux que Movember a financés, créés et développés au fil des ans — peuvent jouer un rôle essentiel pour aider les garçons et les hommes à se sentir valorisés et épanouis.
Cependant, il ne suffit pas de savoir comment faire des choix plus sains, ni même de vouloir faire mieux. Si c’était le cas, nous mangerions tous sainement et ferions régulièrement de l’exercice. Bien qu’il soit important de sensibiliser les gens et de leur donner les moyens d’agir, les psychologues sociaux soulignent depuis longtemps la nécessité de « faciliter les voies » — en éliminant les obstacles et en offrant un soutien concret, tant à l’échelle individuelle que systémique — afin de favoriser un changement de behaviour durable et généralisé.
Mister Rogers avait raison depuis le début
Mister Rogers, animateur de télévision américain bien-aimé, avait l’habitude de dire aux membres de son auditoire : « Je t’aime comme tu es. » C’est un message simple, mais que nous, comme société, n’avons pas encore adopté et transmis de façon constante. Nous souhaitons donc que les garçons et les hommes puissent se sentir reconnus et valorisés dans toute leur authenticité, être à l’aise avec leurs identités intersectionnelles et les assumer pleinement (p. ex., sans qu’on s’attende à ce qu’ils prouvent leur masculinité), reconnaître la pluralité des masculinités (c.-à-d. qu’il existe autant de façons d’être un garçon ou un homme qu’il y a de garçons et d’hommes), reconnaître leur vulnérabilité et leurs incertitudes (et comprendre qu’elles font normalement partie de la condition humaine), demander de l’aide lorsqu’ils en ont besoin et en offrir lorsqu’ils le peuvent, exprimer respectueusement leur désaccord avec les autres, prendre conscience de toute la gamme de leurs pensées, de leurs émotions et de leurs désirs et les exprimer, ainsi que tisser des liens étroits et réciproques dont l’effet protecteur a été démontré lorsqu’ils font face aux défis inévitables de la vie.
Des hommes en meilleure santé sont essentiels à la création d’un monde en meilleure santé. Lorsque les hommes peuvent être pleinement présents et s’investir sincèrement dans leurs relations, ils s’épanouissent davantage sur les plans personnel et professionnel, tout comme les personnes qui les entourent, notamment leurs partenaires, leur famille, leurs amis, leurs neighbours, leurs collègues ainsi que leurs communautés locales et mondiales. Les hommes qui ont une bonne conscience d’eux-mêmes, qui font preuve de sensibilité et d’écoute dans leurs relations interpersonnelles et qui sont à l’écoute des réalités sociales sont mieux outillés pour tisser des liens avec un monde en meilleure santé et y contribuer.





