Le poète Wali Shah explique comment les mots font avancer la santé mentale

Wali Shah
Tu pourrais penser que rapper aux côtés de Kendrick Lamar ou se produire avec Barack Obama sont les moments qui ont le plus marqué Wali Shah, poète, conteur et conférencier professionnel. Mais il y a une chose à laquelle il accorde tout autant d’importance : la relation qu’il entretient avec ses parents et le fait de les rendre fiers.
Wali s’est installé avec nous dans le fauteuil de barbier pour discuter de sa façon de donner vie aux mots, des mots d’autres poètes et artistes qui le touchent, du rôle que joue son travail dans l’équilibre de sa santé mentale, et de bien plus encore.
Qu’est-ce qui t’a inspiré à devenir poète?
Au secondaire, j’avais une enseignante incroyablement terre-à-terre et attentionnée, Mme Reilly, qui prenait vraiment le temps d’être là pour ses élèves avant ou après les cours. En grandissant, je n’aimais pas beaucoup l’école et il se passait tellement de choses à la maison, avec ma famille et mes amis; que Mme Reilly prenne de mes nouvelles et veille sur moi en dehors de la classe comptait énormément pour moi.
Un jour où je n’avais vraiment envie de rien faire, elle m’a donné un exemplaire de ce livre, « The Rose that Grew from Concrete » de Tupac Shakur, et ça a tout changé. Je veux dire, absolument tout.
Je n’avais jamais fait le lien entre Tupac et la poésie, mais j’ai réalisé que « rap » était l’acronyme de « Rhythm And Poetry ». Recevoir ce livre et enfin faire ce rapprochement, ça a été un véritable moment de révélation : « Oh, ça, c’est différent! » Ce livre m’a ouvert l’esprit sur tellement de choses à propos de Tupac; il écrivait sur son expérience du monde en tant qu’homme noir, sur le fait de grandir sans figure paternelle, sur les erreurs qu’il avait commises dans ses relations et sur ses expériences avec la drogue — des réalités bien concrètes auxquelles je pouvais souvent m’identifier, compte tenu de l’endroit où j’ai grandi.
Et ce n’étaient pas seulement des réalités auxquelles je pouvais m’identifier, mais aussi des sujets importants qui, selon moi, méritaient qu’on leur donne une tribune pour en parler — c’est là que les idées ont commencé à germer en moi. C’est à partir de cette conversation déterminante avec cet enseignant que la graine a poussé. La poésie s’est alors mise à fleurir.
Quel est le premier poème que tu te souviens avoir écrit?
Oh là là, ça remonte à tellement longtemps. J’ai écrit un poème quand j’étais au secondaire. Je traversais beaucoup de choses avec ma famille et j’essayais de trouver mes repères dans mon expérience de vie dans le monde occidental. J’y parlais des problèmes de santé mentale auxquels je faisais face à l’époque. J’ai écrit un texte qui explorait ce que la masculinité représentait pour moi et comment elle se comparait à ce que je voyais autour de moi.
La plupart de mes premiers textes racontaient les difficultés que je vivais au quotidien. C’était une façon pour moi de comprendre tous les problèmes auxquels je faisais face à l’époque, quand j’étais jeune, et de remettre en question le monde qui m’entourait. Bon nombre des sujets que j’abordais et des questions que je me posais étaient des choses dont les gars de mon âge ne parlaient pas.
Alors, la première fois que je l’ai présenté, j’étais nerveux. C’était dans le cours d’anglais de Mme Reilly, et je me souviens lui avoir dit, tellement j’étais nerveux : « Je ne sais pas si je peux faire ça... » Mais elle croyait tellement en moi qu’elle m’a donné la confiance nécessaire pour le présenter. Les mains tremblantes du début à la fin, je me souviens d’avoir terminé, d’avoir levé les yeux et d’avoir vu mes trente camarades de classe m’applaudir, émerveillés par mon travail!
À ce moment-là, je me souviens m’être dit : « Si je peux faire ça, qui peut dire que je ne pourrai pas me produire un jour au Air Canada Centre? Ou sur une scène encore plus grande? » Depuis, j’ai la piqûre.
Quels autres poètes et artistes, contemporains ou classiques, admires-tu ou influencent ton travail?
La liste est interminable, mais en voici quelques-uns : Prince EA, Amanda Gorman, Mustafa The Poet, Rupi Kaur, Humble the Poet et Saul Williams. L’œuvre de Rupi me touche particulièrement parce qu’elle est sud-asiatique et que son travail est ancré dans la justice sociale.
Dans quelle mesure l’écriture te sert-elle d’exutoire face aux difficultés et aux enjeux de santé mentale?
Chaque fois que je traverse une épreuve, la poésie m’aide à comprendre ce qui se passe et à accueillir les émotions qui l’accompagnent. Parfois, ce n’est même pas de la poésie; c’est simplement écrire dans un journal ou coucher des mots sur une page.
À l’université surtout, la poésie m’a aidé à assimiler beaucoup de mes émotions, de mes difficultés et de mes expériences à 19 ans — une sorte d’échappatoire. Alors que bon nombre de mes camarades se réfugiaient dans l’alcool, la drogue, etc., les poèmes sont devenus mon chez-moi. Ils m’offraient une échappatoire à la masculinité toxique. À cette époque surtout, le problème avec ces vices, c’est que personne ne te dit jamais d’arrêter ni qu’il y a autre chose dans la vie universitaire. La poésie m’a donc servi d’outil pour surmonter les difficultés que je vivais alors (surtout les ruptures). Grâce à l’écriture comme outil et comme ressource, j’ai transformé ma douleur en force, et je veux aussi apprendre aux autres à s’en servir comme outil et comme stratégie d’adaptation.
Que fais-tu en ce moment pour accorder la priorité à ta santé mentale et à ton bien-être?
Même si la COVID-19 a posé de nombreux défis, je me suis mis à écrire énormément et à parler avec mes amis de ce qui s’est passé tout au long de l’année. Pour moi, il est très important de renforcer mon lien avec le Créateur — je me sens proche de lui, sachant qu’il existe quelque chose de plus grand que moi, ce qui m’aide à mettre les choses en perspective en cette période d’incertitude.
Pourquoi penses-tu que les organisations comme Movember sont importantes?
Pour tellement de raisons, mais pour moi, le lien particulier avec la santé mentale des hommes et les enjeux qui les touchent me rejoint profondément. Il y a beaucoup de masculinité toxique et « idéale » dans notre société, alors c’est vraiment bien d’avoir des organisations qui encouragent les gens à s’ouvrir, à montrer leur vulnérabilité et à normaliser les conversations difficiles sur la masculinité, les traumatismes, etc.
J’espère qu’en tant qu’hommes, nous pourrons prendre davantage soin de notre santé mentale. Movember est une excellente plateforme pour y arriver; les hommes ont besoin de plateformes comme celle-ci pour créer des communautés et déstigmatiser les problèmes de santé mentale auxquels tant de personnes font face au quotidien.
La vie ne tourne pas autour de moi, mais plutôt autour de la façon dont je traite les autres. Tout commence par le dialogue et les liens que j’entretiens avec mes parents, ma famille et les personnes qui comptent pour moi. Parfois, les changements sont minimes au début, mais les conversations et les bonnes ressources peuvent faire toute la différence par la suite.




