Brock McGillis : Faire face à l’acceptation

Brock McGillis
Premier joueur de hockey professionnel masculin ouvertement LGBTQ+, Brock McGillis, qui vit à Toronto, connaît de près les difficultés que vivent de nombreux membres de la communauté aux prises avec la définition de la masculinité imposée par la société. Ayant grandi dans le milieu du hockey, Brock associait son identité à ce sport. Il a donc eu du mal à reconnaître et à accepter qui il était, tout en craignant le regard de ses pairs. Aujourd’hui fier de vivre ouvertement son identité, Brock est devenu une personne-ressource pour beaucoup de gens qui cheminent vers l’acceptation de soi. Il prend place dans le fauteuil du barbier pour raconter son histoire et expliquer ce qui lui donne espoir en l’avenir.
En tant que l’un des premiers joueurs de hockey professionnel masculin à avoir publiquement dévoilé son orientation sexuelle, comment as-tu vécu cette expérience? Quelles répercussions a-t-elle eues sur ta santé mentale?
Ça a été une expérience qui a changé ma vie. J’avais pris ma retraite du hockey, mais ce sport occupait encore une grande place dans ma vie. J’ai écrit l’article dans lequel j’ai officiellement fait mon coming out publiquement, en espérant qu’à tout le moins, mes mots et mon expérience pourraient aider quelques personnes. Dès le premier jour, j’ai reçu plus de 10 000 messages de gens du monde entier. J’ai commencé à recevoir des demandes des médias ainsi que des invitations à prendre la parole dans des écoles, lors d’événements, au sein d’entreprises et dans des collèges et universités.
Ça m’a amené à voir le monde autrement, et la décision d’écrire cet article a changé ma vie à jamais. Mais en contrepartie, je me suis retrouvé à jouer un rôle de défense des droits et de militantisme sans avoir reçu de formation adéquate. Après avoir vécu un moment incroyablement valorisant et inspirant, j’ai soudainement vu des gens du monde entier se tourner vers moi pour me parler de leurs difficultés. À l’époque, je n’avais pas encore assez de recul par rapport à mes propres difficultés. Je ne savais pas comment prendre mes distances par rapport aux situations des autres tout en leur offrant le soutien et les conseils nécessaires pour qu’ils obtiennent l’aide dont ils avaient besoin. Ça a vraiment eu des répercussions sur ma santé mentale. Cinq mois après avoir fait mon coming out, j’ai dû prendre du recul par rapport à mon travail de défense des droits, parce que c’était devenu trop lourd. J’ai fini par retourner voir mon thérapeute, j’ai retravaillé certains de mes propres traumatismes et j’ai appris à mieux aider les autres, à être une ressource pour eux sans porter moi-même le poids de leurs difficultés. J’ai essentiellement dû apprendre à prendre soin de moi. Au bout du compte, cette expérience m’a permis d’être dans un bien meilleur état d’esprit — elle m’a poussé à travailler encore plus fort sur ma santé mentale.
Quels mécanismes d’adaptation as-tu intégrés à ta routine de soins personnels au cours des dernières années pour favoriser une meilleure santé mentale?
Au cours de la dernière année, j’ai appris à penser à moi d’abord et à ralentir. J’ai appris à prendre un moment pour rassembler mes pensées, accueillir mes émotions et respirer. Je pense que la découverte de soi se fait par étapes. On commence par accepter qui on est, puis on finit par arriver à un point où on s’aime pleinement. Mais je pense aussi qu’à une certaine étape de ce parcours, les gens cherchent l’acceptation ailleurs plutôt qu’en eux-mêmes. Je crois fermement que toi seul peux t’accepter. Apprendre et accepter que tu es à la hauteur, et vraiment mettre cette façon de penser en pratique, ça demande beaucoup de travail et ce n’est pas facile. Mais j’en suis maintenant à un point où je ne me soucie tout simplement plus de ce que les autres pensent de moi. Au fond de moi, je sais ce que je fais, ce que je défends et pourquoi je le fais, et ça fait partie du bien-être personnel et de la croissance. Pour moi, l’exercice et la méditation sont aussi extrêmement importants. J’en ai besoin tous les jours — sinon, je ne me sens pas bien. Il est important de reconnaître les mécanismes d’adaptation qui fonctionnent le mieux pour toi. Les formes de bien-être personnel qui te conviennent sont celles qui te permettent de donner le meilleur de toi-même.
Tu as exprimé des préoccupations au sujet des perceptions et des attentes liées à la masculinité dans la culture du hockey. Selon toi, quelle influence les conceptions traditionnelles de la masculinité ont-elles eue sur ton expérience?
Il y a cette idée, au hockey, qu’il faut être un gars robuste et dur — un homme hypermasculin. Il y a aussi cette perception selon laquelle être gai, c’est être féminin. Dans la culture du hockey, les joueurs se rabaissent entre eux en se féminisant les uns les autres ou en tenant des propos homophobes ou négatifs envers l’homosexualité, ce qui renforce l’idée que les hommes masculins sont « supérieurs ». Ce n’est pas vrai. Certaines des personnes les plus fortes que je connaisse sont des femmes et, franchement, à mon avis, certains des hommes gais plus « féminins » que j’ai rencontrés comptent parmi les personnes les plus fortes que je connaisse. Ils sont pleinement eux-mêmes, sans s’excuser, peu importe ce que la société pense d’eux. Pour moi, c’est une plus grande preuve de force que de se faire qualifier de macho.
Après avoir traversé cette période de découverte de soi, que dirais-tu aujourd’hui à la personne que tu étais plus jeune?
Je le dis partout où je vais : j’adore être un homme gai. Je le dis délibérément parce qu’en grandissant en tant que personne gaie, je n’ai jamais entendu personne dire ça, et je veux que les jeunes l’entendent. Je me dirais que tu n’as pas besoin de chercher à te faire accepter et que ce que les autres pensent de toi n’a aucune importance. Avec le recul, j’aurais aimé faire mon coming out à 14 ou 15 ans : j’aurais été plus heureux. J’aurais été pleinement moi-même. Je ne me serais pas conformé à une culture qui ne correspond pas à la réalité. J’aurais compris que la normalité n’existe pas. On est tous un peu bizarres, et c’est une très belle chose. Aujourd’hui, je suis plus heureux en tant qu’homme gai que je ne l’ai jamais été quand je jouais au hockey. Mais j’aurais pu être un jeune gai heureux qui jouait au hockey, et je n’en ai jamais eu la chance.
Selon toi, qu’est-ce que la masculinité signifie?
Je déteste les constructions sociales liées au genre. L’idée de la masculinité et la façon dont elle est construite empêchent les gens de s’épanouir pleinement en tant qu’individus. Elle ne fait que dicter ce que devraient être certains aspects du fait d’être un homme. Pourtant, ces aspects sont aussi présents chez les femmes et les personnes non binaires. Pourquoi un homme gai ne pourrait-il pas faire du sport? Et s’il en fait, pourquoi doit-il être robuste et dur pour jouer? Ça n’enlève rien à son esprit de compétition. Ça n’enlève absolument rien. Nous devons déconstruire ces idées reçues sur la masculinité et ce qu’elle représente, et simplement accepter d’être des êtres humains pleinement épanouis. Voilà ce que devrait être la masculinité : montrer sa force, mais aussi sa vulnérabilité et ses faiblesses. La masculinité devrait aller au-delà de la simple robustesse. Refuser de se conformer aux normes culturelles demande plus de courage que de dire : « Je suis un homme et j’ai un puissant lancer frappé. »
Que signifie la Fierté pour toi?
Je suis tout à fait pour les célébrations, à condition de faire d’abord le travail nécessaire pour faire évoluer sa culture. À l’origine, la Fierté existait parce que nous ne pouvions pas être nous-mêmes. C’était une lutte pour les droits civils et les droits de la personne. J’adore cette visibilité, mais il est important de réfléchir à ce qu’on fait à l’interne pour faire évoluer sa culture. Comment fait-on de son milieu de travail un espace sécuritaire? Comment utilise-t-on son influence dans la société pour faire évoluer la culture? Au hockey, on ne ferait jamais le défilé avant de remporter la coupe. Dans le même esprit, il faut d’abord faire le travail, puis célébrer. Je pense que la Fierté devrait être axée sur la guérison, la compréhension et l’apprentissage de notre histoire, afin de ne pas tenir pour acquis ce que nous avons, de ne pas devenir complaisants, de ne pas perdre nos droits et de continuer à avancer jusqu’à ce que toute la communauté atteigne l’égalité.
Qu’est-ce qui te donne de l’espoir pour l’avenir?
Il y a tellement de choses qui me donnent de l’espoir. Voir de plus en plus de personnes hétérosexuelles soutenir la communauté me réchauffe le cœur. Les gens apprennent à être de bons alliés et à faire évoluer la société, tandis que des jeunes font leur sortie du placard à un jeune âge et s’affirment pleinement, sans s’excuser d’être qui ils sont. Tout ça me donne de l’espoir. Ce qui m’en donne le plus, c’est que les gens commencent à comprendre. Nous arrivons à un point où non seulement les gens connaissent l’histoire, mais ils disent aussi ouvertement que ce qui s’est passé n’était pas acceptable. Ça me donne de l’espoir. J’ai récemment entendu parler d’un jeune hétérosexuel de 13 ans, en Arizona, qui a été témoin d’homophobie et de racisme au sein de son équipe de hockey. Il en a parlé à ses entraîneurs et, comme ils n’ont rien fait, il leur a tenu tête devant toute l’équipe. Ses entraîneurs l’ont alors laissé sur le banc. Il a donc fait repeindre son masque. D’un côté, il a fait peindre Grant Fuhr, un gardien de but noir bien connu, et de l’autre, il m’a fait peindre, moi. J’en suis resté sans voix et j’en ai pleuré. Aujourd’hui, les jeunes prennent position, se responsabilisent les uns les autres et parlent à leurs camarades de classe et à leurs coéquipiers de hockey. Tout ça m’a fait comprendre que le changement est possible. Nous pouvons le provoquer. Il y a donc beaucoup d’espoir. Il y a plus de raisons d’espérer que de désespérer.





